Sine ira et studio

 Zotlandia 
La metteuse en scène Tatiana Frolova a collecté la parole d’habitants de la ville de Komsomolsk-sur-Amour en Sibérie pour bâtir un spectacle sur la mémoire commune des traumatismes de l’histoire soviétique et l’identité de la Russie post-soviétique. Vient ensuite un travail d’assemblage porté sur scène par les acteurs du théâtre KnAM, entre réalité et fiction. Les mots qui suivent sont ceux d’un article de l’éditeur Vladimir Yakovlev. Ils terminent le spectacle.  


Je n’ai pas encore commencé à vivre (extrait), par Tatiana Frolova et le théâtre KnAM.

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Pour évaluer l’ampleur des tragédies du passé russe, nous comptons généralement les morts. Pourtant, ce ne sont pas les morts qu’il faut compter, mais les survivants. Les morts sont morts. Les survivants, ce sont nos parents et les parents de nos parents. Les survivants, ce sont ceux qui sont devenus veufs, orphelins, qui ont perdu leurs proches, ceux qui ont été déportés, dépossédés, exilés, ceux qui ont tué pour sauver leur peau, pour une idée ou pour la victoire, ceux qui ont trahi ou ont été trahis, ceux qui ont été ruinés, ceux qui ont vendu leur conscience, ceux qui se sont transformés en bourreaux, ceux qui ont torturé et ceux qui ont été torturés, violés, estropiés, dépouillés, ceux qui ont été contraints à dénoncer, ceux qui ont sombré dans l’alcool du fait d’une douleur sans fond, d’un sentiment de culpabilité ou de la foi perdue, ceux qui ont été humiliés, ceux qui ont connu la faim atroce, la captivité, l’occupation, les camps.

Il y a eu des dizaines de millions de morts. Les survivants, eux, sont des centaines de millions. Des centaines de millions de personnes qui ont transmis leur peur, leur douleur, leur sentiment de menace permanente venant du monde extérieur à leurs enfants qui, à leur tour, en y ajoutant leurs propres souffrances, nous ont transmis cette peur.